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Bibliographie
Homoneta, système de croyance et de confiance

1Jean Baudrillard, «Simulacre et simulations», Paris, Éditions Galilée, 1981.

2Annick Lantenois, «Le Vertige du funambule, le design graphique entre économie et morale», Paris, B42, 2013.

3Laurent Müller, «Essai d’une refonte des classifications, essai d’une reclassification de fontes», 2018.

4Théodore W. Adorno «Valéry Proust Musée», Prismes, critique de la culture et société, Payot, 2010.

*Yuval Noah Harari, « Sapiens, Une brève histoire de l’humanité », 2011, Paris, Éditions Michel, 443p.

*Robin Dunbar, « Grooming Gossip, and the Evolution of Language », Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1998.

*Jean Cartelier, « Monnaie ou don : réflexions sur le mythe économique de la monnaie », Journal des anthropologues, 90-91 | 2002, 353-374.

*Hérédote, « L’Enquête I, 50-51 », Vè siècle av. J.-C.

*Clarisse Herrenschmidt, De la monnaie frappée et du mythe d’Artémis, Techniques & Culture [En ligne], 2004.

*Charles Mugler, « Les origines de la science grecque chez Homère. L’homme et l’univers physique » Paris, Librairie C. Klincksieck, 1963.

*Marcel Mauss, « Les origines de la notion de monnaie », Édition électronique réalisée à partir du texte de Marcel Mauss (1914) par Jean-Marie Tremblay, 2002.

*Jean-Pierre Vernant, « L’Univers, les dieux, les hommes », Paris, Récits grecs et origines, Éditions du seuil, 1999.

*Société Réaliste « Empire, State, Building », Paris, Éditions Amsterdam, 2012.

*Amelia Groome, «Collection permanente: temps et politique de conservation à l'Otsuka Museum of Art», paru dans « La vie et la mort des oeuvres d'art», Christophe Lemaitre, Paris, Tombolo Presses, 2016.

*Thierry Chancogne, «Histoire du graphisme avant la modernité en trois temps cinq mouvements, épisode 1, Muthôs», Paris, Fransiscopolis éditions, Les presses du Réel, 2018.

*Anne-Marie Christin, «L'image écrité ou la déraison graphique», Paris, Flammarion, 1995.

Nous [pratiquant.e.s de l’art confondu.e.s] évoluons dans un domaine qui nous demande de nous questionner et de nous positionner de manière constante. À l’Erg je me confronte régulièrement à des outils, notions, disciplines et pratiques varié.e.s. Ces différents agents m’aident à appréhender un peu mieux le design graphique afin de l’envisager comme une solution — en réponse à une question, en tant qu’artiste-designer-communicant-citoyen.

L’axe de recherche d’Homoneta porte sur l’histoire de la monnaie, racontée sous le prisme de la fiction et du mythe, comme construction imaginaire, système de croyance et de confiance. Alors que le mythe est une représentation issue de l'imaginaire collectif qui symbolise certains aspects de la condition humaine et justifie certains phénomènes sociaux favorisant la cohésion d'une communauté, la monnaie quant à elle est un système de croyance et de confiance mutuelle qui induit, en tout cas valide les progrès et/ou les récessions d’une société, régit les relations humain à humain, et humain à objet. J’éclaircis mon propos :

La Dispute de Minerve et de Neptune au sujet d'Athènes, Blondel Merry Joseph (1781-1853), 19e siècle, huile sur toile, Paris, musée du Louvre.


La monnaie est une coulée de matière — communément ronde — formant un support dans lequel est engagée une valeur d’échange et la représentation collective de cette valeur. Pour le dire autrement, la valeur de la monnaie n’est pas une réalité matérielle due à sa matière, mais une construction psychologique que nous déposons dans cette matière et dont le fonctionnement opère uniquement par croyance et confiance collective. La valeur engagée dans une pièce de monnaie est non seulement psychologique, mais aussi visuelle : la valeur est identifiée par une marque frappée ou parfois gravée qui au fil du temps a pris diverses formes : marques géométriques, emblèmes, dessins, signatures, écritures et chiffres permettant à la fois un processus comptable mais aussi d’attester l’autorité émettrice de la pièce de monnaie — de manière à garantir la teneur en métal entrant dans chaque pièce.

Tout comme la religion, la monnaie est un système qui nous demande de croire. Alors que la religion nous demande de croire à l’existence d’une divinité suprême attestant la vie sur terre, le principe de la monnaie est de demander à un individu de croire que d’autres croient à ce système afin de procéder à un échange. De cette manière, il me semble intéressant d’envisager la monnaie — à la manière du mythe — comme facteur incomparable de la condition humaine dans le sens où elle symbolise l’aptitude à créer, former des aspirations et d’y croire.

Need Proof? Poof!, 6-Gemini, Ana Wild, 2018.


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Les premiers outils à ma disposition pour développer le projet Homoneta sont ceux liés à la typographie : le dessin de lettres et la mise en page. La typographie répond à des fonctions bien spécifiques : elle se plie d'une part à l'acte de lecture en habillant un texte, puis s’en suit un acte de contemplation — généralement inconscient — qui déclenche des associations visuelles et éveille des sensations. La typographie oriente la lecture d’un texte et propose à la.au lect.rice.eur une certaine expérience de lecture et cherche le juste ton pour accompagner le propos/discours.

Suite à ce constat, je me suis trouvé face à un réel challenge qui m’a amené à me questionner sur l’effet qu’aurait la structure typographique que j’envisageais de mettre en place, sur la.e lect.rice.eur. Cette structure typographique s’activerait dans un dispositif muséal, pensé comme un leurre ou simulacre, simulant la découverte d’artefacts monétaires — Homoneta (cf. Homoneta, coulées d’argent de forme ovale [Design et politique du multiple - AP]) — eux mêmes attestant l’existence d’une humanité ancienne et évoluée — appelée Homo (cf. Et Homo créa la matière [Séminaire - Étude des artefacts]) — sur laquelle se fonde le mythe de la monnaie.

Extrait du faux documentaire "Treasures from the Wreck of the Unbelievable", Damien Hirst, 2017. Le documentaire repose sur la découverte fictive d'un vaisseau antique le Unbelievable qui appartenait à un esclave affranchi Aulus Calidius Amotan, mieux connu sous le nom de Cif Amotan II (anagramme de I am fiction) qui possédait une collection d'oeuvres d'art réputée fabuleuse.


Le terme de simulacre, qui se réfère généralement à un phénomène d’imitation relevant de l’illusion, désigne aussi un ensemble de transformations qui ont leur propre force pour modifier les contours de la réalité et ouvrir en elle de nouvelles perspectives. Le simulacre présuppose un rapport de représentation entre une image qui est présente et une réalité qui est absente. Selon la conception de Jean Baudrillard 1, les simulacres sont conçus comme des simulations au sein d’une hyperréalité — symptôme d'une culture postmoderne évoluée — renvoyant à un univers dans lequel la différence entre réel et non-réel est effacée. Il est intéressant de noter pour améliorer la compréhension, que Baudrillard fait une distinction entre copie et simulacre : alors que la copie entretient par nature un lien direct avec l’original, le simulacre quant à lui fait comme si l’original n’existait pas venant dissimuler le référent duquel il se coupe.

Treasures from the Wreck of the Unbelievable, Damien Hirst, Biennale de Venise, palais Grassi et Punta della Dogana, 2017. L'exposition est le résultat supposé de la découverte du trésor en 2008 et de la remontée des artefacts de l'Unbelievable.


En d’autres termes, dans le dispositif muséal que j’envisage de mettre en place, le réel n’existerait plus mais aurait été reconverti par un jeu infini de simulacres et de simulations où tout se vaudrait et aurait sa propre logique. Comme une version remastérisée et idéalisée de l’histoire de la monnaie dont le contexte spatio-temporel serait flou pour la.e spect.rice.eur : l’Apocalypse s’est-t’elle déjà produite, ou sommes-nous toujours en train de l’attendre? Les spectat.rice.eur.s sont-elles.ils une nouvelle humanité contemplant l’archéologie de notre humanité actuelle? Ou bien assistons-nous vraiment à la découverte d’une humanité plus lointaine de la notre?

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Il est clair que la typographie a un rôle à jouer dans ce dispositif dans le sens où elle détient le pouvoir d’orienter directement la lecture, et ainsi sa compréhension. Ici sont donc jetés les enjeux du projet (peut être ambitieux) qui « pose frontalement la fonction politique du design graphique. J’entends par politique le pouvoir de transformation des regards que toute action, toute production de signes, tout dispositif détient potentiellement »2. À partir de ces éléments, le projet typographique Homoneta (cf. Homoneta, la double structure typographique [Typographie - Dessin de caractères]) tente d’explorer comment rendre sensible les notions complexes et intangibles de temps, d’espace et de matérialité. Pour se faire, le projet prend la forme d’une double structure typographique qui répond à deux enjeux distincts, renvoyant chacune à des contextes spatio-temporels, historiques, culturels et géographiques fictifs qui leurs sont propres, mais n’en sont pas moins liées. J’éclaircis mon propos :

La première structure typographique est une marque — à la manière d’une proto-écriture — constituée de modules de différentes tailles et formes, modelés et parfois gravés sur l’objet monétiforme, mettant en jeu des techniques variables de rendu graphique. Cette frappe distinctive a pour but, d’une part, de véhiculer un discours ornemental — sans contenu sémantique réel — et une imagerie rhétorique incarnée par une série de symboles; d’autre part, elle renvoie à une humanité ancienne et évoluée — Homo — à l’origine de la monnaie, atteste le mythe et est l’essence du simulacre.

La deuxième structure typographique est à la fois l’identité graphique du musée et un agent actif dans la construction du simulacre. Elle est appliquée dans tous les supports qui serviront à former le dispositif muséal (display, cartels, supports numériques, etc). Elle est quant à elle composée de caractères latins aux héritages typographiques multiples, et brouille les pistes relatives à l’époque dans laquelle la.e spectat.rice.eur se trouve — l’incitant à se poser des questions presque existentielles telles que « qu’est-ce que je regarde ? » et « d’où je regarde ? ».

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En plus d’être porté sur une recherche typographique, le projet de remastérisation et de mystification de l’histoire de la monnaie Homoneta est une réelle réflexion sur l’espace d’exposition. Le dispositif muséal Homoneta se contruit à partir de la fiction de la découverte d’artefacts monétiformes — Homoneta — eux mêmes attestant l’existence d’une humanité ancienne et évoluée — appelée Homo (cf. Et Homo créa la matière [Séminaire - Étude des artefacts]) — sur laquelle se fonde le mythe de la monnaie.

Lacuna, Markus Proschek & Lucy Mackenzie, installation, dispositif muséal, 2018.


Homoneta — l’exposition — est constituée d'une collection qui prend la forme d’une archive d’objets monétiformes artificiels, fabriqués par voie numérique et montrés sur écran; à la manière de reconstitution ou de simulation d’objet (cf. Homoneta, coulées d’argent de forme ovale [Design et politique du multiple - AP]). Au musée Homoneta l’entièreté de la collection est acquise selon le même procédé : par image de synthèse, modélisation 3D. Un procédé qui, dans l’idée, permettrait à chaque artefact monétiforme de vivre un temps relevant presque de l’infini. La conception d’une telle archive synthétique classifiant des objets numériques sans réelle matérialisation physique a pour intention de semer le trouble chez la.e spectat.rice.eur : est-ce une simulation/reconstitution? Est-ce l’objet réel? Je m’intéresse ici au caractère imputrescible de la pièce de la monnaie. Traitée de manière artificielle, Homoneta — l’artefact monétiforme — dénie l’écoulement du temps, dissociant la pièce de monnaie de son médium, outils et technique originel.le.s et la privant ainsi de sa réalité matérielle et historique.

Alt City, Chatonsky, construction artificielle et idéalisée de la Ville d'Abu Dhabi, Manarat Al Saadiyat, Abu Dhabi, ÉAU, 2017.


En entrant au musée Homoneta, tou.te.s les modalités de réception et les discours de l’artefact qu’est la monnaie seraient modifié.e.s. L’ambiguïté qu’induit le dispositif pourrait laisser place à plusieurs interprétations : la.e visit.euse.eur se place-t’elle.il comme un nouvelle humanité regardant des artefacts conservés pendant deux mille ans dans un disque dur après l’Apocalypse? Ou s’agit-il effectivement d’une réelle découverte contemporaine d’une humanité plus ancienne? Ou encore d’une supercherie? Il s’agirait d’un projet global, au sein duquel l’appréhension de la réalité physique, matérielle et tangible des artefacts exposés se fait par le détour de la narration, de la fiction et de la croyance.

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À ce stade, nous avons donc trois clefs de lecture : Homoneta est à la fois un structure typographique (Homoneta, le dessin de caractère), un artefact monétiforme (Homoneta la monnaie) et un dispositif d’exposition (le musée Homoneta). Ces trois clefs s’activent à la fois dans une fiction et dans un simulacre contant l’évolution de l’humanité Homo mystifiant l’histoire de la monnaie.

Pour Adorno, « musée » et « mausolée » vont de paire. Selon lui un musée, autant qu’un mausolée, s’agit d'un lieu funéraire où tout artefact ou corps entrant se voit retiré son rapport au réel. Le « musée mausolée » est un espace où les objets se retirent du vivant et meurent : « On les conserve pour des raisons historiques, plutôt qu’en vertu d’un besoin actuel »4.

Collection de verres soufflés (Murano, Venise, IT), seconde moitié du 19e siècle, Metropolitan Museum of Arts, New-York.


Bien qu’en proposant des images de synthèse d’artefacts monétiformes qui dénient l’écoulement du temps et affadissent la nature originelle de la monnaie, le projet Homoneta se heurte à des questions d’archive et de documentation. Puisqu’au musée Homoneta rien ne fane, il s’agit d’une archive dans laquelle le présent est permanent, où l’Histoire de la monnaie est figée, et à la manière d’un mausolée, les artefacts exposés meurrent. De cette manière, le musée Homoneta est pensé comme une oeuvre globale portant un regard cynique sur les dispositifs d’exposition traditionnels et les problèmes auxquels certains se heurtent : archivage faussement exhaustif, objets excessivement figés, ou encore la fétichisation d'artefacts auxquels on attribue un caractère artistique qu'ils ne devraient pas posséder (collection de verres, statuettes funéraires, masques de cérémonie rituelle, etc). Contempler les artefacts monétiformes au musée Homoneta ferait alors des visit.euse.eur.s des act.rice.teur.s acti.ve.f.s dans un dispositif d’exposition tentant de porter un regard critique sur une histoire de l’art immuable et définitive — fétichisant la condition humaine.

[ Dernières mises à jour le 15.06.2020 à 12:41. Fonte utilisée : Homoneta Regular — en construction ]